Le plaidoyer des ONG comme indicateur des représentations et des pratiques de développement

Capture d'écran 2019-09-12 17.30.54La préoccupation croissante du dérèglement climatique est de plus en plus perceptible dans le discours des acteurs des relations internationales. Par ces acteurs, il faut entendre toute autorité, tout organisme, tout groupe ou toute personne susceptible de jouer un rôle, dans le champ social et politique sur la scène internationale[1]. Alors que l’année 2015 se démarquait par la tenue de plusieurs grands événements diplomatiques, la recherche d’un développement global plus soutenable s’est intégrée à l’agenda politique :

  • Du 13 au 16 juillet, la troisième Conférence internationale sur le financement du développement, à Addis-Abeba, en Éthiopie ;
  • Du 25 au 28 septembre, la 70èmeAssemblée générale des Nations-Unies à New-York, en vue de l’adoption du programme de développement pour l’après-2015 : les nouveaux Objectifs du Développement Durable (ODD) ;
  • Du 12 au 23 octobre, la 12èmesession de la Conférence des Parties (CdP12) à la Convention des Nations Unies sur la lutte contre la désertification (CLD), à Ankara, en Turquie ;
  • Du 30 novembre au 11 décembre, la 21èmeConférence des Parties (COP21) à la Convention Cadre des Nations Unies sur les changements climatiques(CCNUCC), en vue de la signature d’un accord international à Paris ;
  • Les sommets du G7 et du G20ont également servi de cadre de discussions aux États sur les enjeux climatiques.

La perspective de la COP21 semblait favorable à la mise en pratique des enseignements du Master et offrait un contexte de stage intéressant pour tester des hypothèses. Notre objectif professionnel était d’analyser des politiques publiques, de formuler des recommandations et de participer à des projets de transition vers un « écodéveloppement » ; des actions envisagées, pour ma part, dans le cadre de « la société civile ».

Actuellement, selon les sources, cette appellation recouvre un ensemble hétéroclite d’organisations et de mouvements : les associations ou organisations non gouvernementales (ONG), les mobilisations citoyennes, les syndicats et parfois même, les entreprises et les cabinets de conseil. Cependant, la revendication par les ONG de l’appartenance à la société civile est si forte, qu’on les confond souvent. Pour l’économiste Amartya Sen, « on devrait considérer comme un événement majeur »du dernier quart du XXèmesiècle, « l’émergence de la société civile sur la scène politique, sorte de troisième pouvoir à côté des États et du pouvoir économique[2] ». Leur activisme s’est particulièrement intensifié lors des négociations internationales sur le climat, à travers leur plaidoyer ; leur influence, reconnue et étudiée par les universitaires, les politiques et les médias a légitimé une véritable « diplomatie non gouvernementale[3]».

Un expert du développement, interrogé au ministère des Affaires étrangères, en atteste[4] :« Depuis que je m’intéresse à la négociation mondiale sur le développement durable, ce qui m’a intéressé, c’est plus le rôle que le monde non gouvernemental international a joué, pour faire évoluer, participer, faire son plaidoyer, mais aussi contribuer à l’organisation des positions internationales, la production de cette synthèse du nouvel agenda mondial du développement ; et donc, il y a un grand, un très bel acquis de voir, d’une certaine façon, établi ce monde non gouvernemental, comme interlocuteur crédible du système multilatéral ». Précisons quelques éléments utiles à la démonstration, marquant la naissance de cette reconnaissance.

L’expression « organisations non gouvernementales » apparaît pour la première fois dans un texte officiel, lors de la création des Nations Unies, en 1945 : « Le Conseil économique et social peut prendre toutes décisions utiles pour consulter les organisations non gouvernementales qui s’occupent de questions relevant de sa compétence[5]». Il n’est donc pas surprenant que les ONG aient souhaité renforcer cette place consultative, concédée sur la scène internationale.Dans le cadre des négociations, certaines tentent de faire entendre la voix des citoyens et de faire respecter la souveraineté des nations du Sud, en particulier des « pays les moins avancés » (PMA). « Elles contournent les États au nom d’une conception militante de l’universalisme des droits de l’homme en établissant des liens directs de société à société, d’individu à individu[6]»,analyse Yvon Pesqueux. En tant que représentantes des sociétés civiles du Nord et du Sud, il semble qu’elles soient capables de contribuer à une meilleure concertation, en vue d’élaboration de stratégies de développement durable.

Une analyse du discours, des représentations et des pratiques des ONG peut participer à questionner les forces et les faiblesses du système au sein duquel elles jouent ce rôle. La recherche sociologique sur ces processus est susceptible d’améliorer l’articulation des différentes parties prenantes, d’enrichir leur compréhension mutuelle et de participer à la construction d’un « État de droit » international. Enfin, l’intérêt de la réflexion, pour ces acteurs sociaux, réside dans une remise en question constructive de leur milieu. L’année de la COP21 à Paris, un stage en ONG paraissait donc un terrain de recherche approprié. Il s’agissait de mettre à l’épreuve « le juste et le vrai »[7]théoriques et de confronter à la réalité, des représentations personnelles de « l’égalité réelle »[8]. Enfin, il était nécessaire d’achever de mûrir un relativisme mesuré et fondé, indispensable à une action légitime et utile, afin de confirmer ou d’infirmer une reconversion dans ce secteur.

L’immersion professionnelle s’est effectuée au sein de la branche française de ONE, « organisation internationale de campagne et de plaidoyer » qui« lutte contre l’extrême pauvreté ». ONE possède un bureau sur le continent africain, à Johannesburg et six autres dans le monde : à Londres, où elle puise ses racines et à Washington DC, où se situe son siège social, à New-York, Berlin, Bruxelles, et Paris. Elle soutient le « développement économique des pays les plus pauvres[9] »,en plaidant principalement pour l’augmentation de l’aide publique au développement (APD). Le poste d’assistante au service Campagnes et Mobilisation fut l’occasion d’observer l’articulation entre campagne et plaidoyer, et à la fois de l’expérimenter.

Dans ce mémoire, nous allons étudier les paroles de ONE, puisdécrypter son programme de développement pour en évaluer sa « durabilité ».La mise en relief de son mode d’action s’appuiera sur une comparaison avec d’autres ONG qui pratiquent également le plaidoyer. Pour nous aider à critiquerce discours, peu d’études universitaires rendent compte du plaidoyer sous sa forme actuelle. Cette activité, relativement récente, semble pourtant s’inscrire dans la sociologie de l’engagement militant, un champ assez actif de la recherche française et anglo-saxonne depuis une vingtaine d’années. Cet engagement inclut « toute forme de participation durable  à une action collective visant la défense ou la promotion d’une cause[10] ». Dès lors, le plaidoyer nous apparaît bien comme un outil d’action pour de véritables militants professionnels qui mènent campagne sur le marché concurrentiel des causes.

Nous allons vérifier une intuition sur la typologie du milieu. Historiquement en France, plusieurs types d’ONG coexistaient et arboraient des mandats différents : les « urgentistes », les « développementalistes », les « droits de l’hommistes » et les « environnementalistes »[11]. Cette dernière décennie, les impacts du changement climatique sur les modes de vie des populations les plus vulnérables ont mené les ONG à partager les mêmes perceptions et à se rapprocher. Cependant, le milieu non gouvernemental est-il devenu homogène ? Quel est le positionnement de ONE dans cette évolution ? Quel processus de cohésion sociale aurait permis à des organisations concurrentes de s’accorder ? Ce sont-elles demandées comment rendre leur plaidoyer plus efficient, dans un contexte de mondialisation[12]?

Dans ce mémoire, le thème des ONG de solidarité internationale sera donc traité à travers le prisme du plaidoyer, comme indicateur de durabilité du développement. Cet objet va permettre d’exposer un problème : les convergences et les divergences des ONG sur le développement, la faim et le climat. Les objectifs communs et les singularités soulèveront les questions de la pertinence et de l’efficience de l’action non gouvernementale, articulée à celle des institutions et des autres acteurs de la société civile. Nous aboutirons finalement à cette interrogation:quelles sont les conséquences potentielles du plaidoyer dans la perspective de la COP21, l’un des plus grand sommet de « l’Anthropocène » ? Ce sont différentes approches du développement et leur durabilité qui seront ainsi analysées et discutées, à travers le plaidoyer des ONG.

Partie 1 La construction de l’objet et le cadre analytique

 Partie 2 Une pluralité d’acteurs et de pratiques du plaidoyer

Partie 3 Les représentations du développement comme fondement de l’action

Partie 4 Le plaidoyer comme instrument de « justice climatique » ou de régulation néo-libérale

[1]Définition inspirée de Merle Marcel,Sociologie des relations internationales, Paris, Dalloz, 4èmeEdition entièrement revue et corrigée, 1988 (1èreéd. 1982).

[2]Traduction personnelle de l’anglais, Sen Amartya, « The reach of social choice theory », revue Social Choice and Welfare[0176-1714] Vol.39 n°2 p.259 -272, Anné 2012.

[3]Rouillé d’Orfeuil Henri, La diplomatie non gouvernementale : les ONG peuvent-elles changer le monde ?‪Paris, Éditions d’en bas, 2006.

[4]Entretien anonyme, haut cadre de l’Agence française de développement, actuellement diplomate au ministère des Affaires étrangères sur l’agenda du développement durable.

[5]Charte des Nations Unies, Chapitre X, Article 71, San Francisco, 26 juin 1945.

http://www.un.org/fr/documents/charter/pdf/charter.pdf

[6]Pesqueux Ivon, « Désinstitutionnaliser l’institution et institutionnaliser l’organisation », intervention en Master 2 Développement durable et Organisations, Université Paris-Dauphine, automne 2014.

[7]Boudon Raymond, Le juste et le vrai – Études sur l’objectivité des valeurs et la connaissance, © Librairie Arthème Fayard, 1995.

[8]Sen Amartya, Repenser l’inégalité, Trad. de : Inequality reexamined, Paris : Éd. du Seuil , DL 2000.

[9]ONE, site officiel, version France, menu principal « QUI SOMMES-NOUS ? », rubrique A propos.

Non daté. Consulté en septembre 2015. http://www.one.org/fr/infos/

[10]Sawicki Frédéric, Siméant Johanna, « La sociologie de l’engagement militant : un champ de recherches à décloisonner », colloque international IFRESI, CERAPS, CLERSE, à la Faculté de sciences juridiques, politiques et sociales, Comment penser les continuités et discontinuités du militantisme ? Trajectoires, pratiques et organisations militantes, Lille, du 8 au 10 juin 2006.

[11]Doucin Michel, Les ONG : le contre-pouvoir ?© Paris, Ed. Toogezer. Décembre 2007.

[12]Ryfman Philippe, Les ONG, Éditions La Découverte, Paris 2004, Troisième édition 2014.

Synthèse

 

PARTIE 1. Construction de l’objet et cadre analytique

 Dans cette première partie assez succincte, nous exposerons le sujet et la construction de l’objet de recherche. Notre stage s’est effectué à Paris, au sein de l’organisation internationale de campagnes, ONE France, qui « lutte contre l’extrême pauvreté ». L’essentiel de son activité réside dans le plaidoyer en faveur de l’augmentation et du maintien de l’aide publique internationale des pays riches, à destination des « pays en développement ». Ma principale mission de stage consistait à suivre le programme Youth Ambassadorsqui recrute annuellement de jeunes bénévoles, afin de plaider les causes de ONE auprès du grand public, des médias et des décideurs politiques. La première question qui s’imposait alors se rapportait à la démocratie participative : étions-nous en présence de la construction d’un militantisme citoyen, via une organisation de la société civile ? Nous expliquerons, dans cette première partie, pourquoi l’angle du mémoire a évolué, suite à des aller et retours entre le terrain et la recherche.

En mai 2015, une conférence sur les thématiques Faim & Climat a dévoilé des pratiques de plaidoyer communes à de nombreuses ONG, dans la perspective de la COP21. L’événementmit en lumière lesconceptions d’organisations aux mandats variés, concernant les modèles de développement, l’agriculture, le changement climatique et ses impacts sur la sécurité alimentaire. ONE France refusa de signer un appel collectif qui demandait aux États parties de la CNUCC d’intégrer la question de la sécurité alimentaire dans l’Accord climat de Paris. Au fil de l’année 2015, ONE continua à se singulariser vis à vis de ses homologues de la solidarité internationale, basés en France. Nous détaillerons le processus qui fit passer de l’étude de la pratique du plaidoyer autonome de ONE, à l’analyse de la coopération inter-organisationnelle d’ONG membres du syndicat Coordination SUD, dans le cadre de sa Commission Climat et Développement.

PARTIE 2. Pluralité des pratiques et des acteurs du plaidoyer

Pour des questions de confidentialité et en raison de l’absence d’entretien sociologique avec un représentant de l’organisation ONE, nous avons estimé préférable de ne pas citer les noms de ses intervenants en France. C’est pourquoi l’organisation sera régulièrement personnifiée. Selon ONE,environ sept millions de membres à travers le monde « agissent pour en finir avec l’extrême pauvreté et les maladies évitables, particulièrement en Afrique »[1].Alors, par quels moyens ses membres participent-ils à plaider ses causes ? Quelle est la définition du plaidoyer selon cette organisation ? Comment élabore-t-elle ses stratégies de campagne ? Nous ferons une étude de cas : le lancement du programme Youth Ambassadors 2015 nous donneral’occasion d’esquisser les rationalités de ses agents, et d’analyser des pratiques de plaidoyer, à travers plusieurs rendez-vous politiques avec des ministres et des députés.

Puis, les entretiens sociologiques menés avec de véritables intervenants professionnels d’ONG rendront compte de la diversité des parcours et des postes qui font usage du plaidoyer. Nos interrogés représentent les organisations : Acting for life, Action contre la Faim (ACF), le Comité catholique contre la faim et pour le développement (CCFD-Terre solidaire), le Groupe Énergie Renouvelables, Environnement et Solidarité(GERES), le Groupe de recherche et d’échanges technologiques (GRET), le Secours catholique-Caritas France, le Réseau Climat & Développement, coordonné par le Réseau Action Climat-France (RAC-F). Ces organisations sont des unités autonomes qui ont chacune acquis une consistance propre.C’est pourquoi il estpertinent de décrire les pratiques effectives de leurs agents pour comprendre le sens de leur action. Nous vérifierons s’il existe un déterminisme dans ce milieu professionnel. De plus, l’analyse du discours permettra d’extraire des valeurs individuelles et communes.

PARTIE 3. Les représentations du développement comme fondement de l’action

ONE mène campagne« sur les enjeux liés au développement »et « des actions de plaidoyer en vue d’encourager les gouvernements à financer des projets ou des programmes qui peuvent faire la différence dans la vie des populations les plus démunies[2]». Nous tenterons de répondre à plusieurs questions : quels sont ces enjeux liés au développement, selon ONE ? Parvient-elle à éviter l’écueil du sociocentrisme occidental ? Dans sa vision de la coopération et de la solidarité, l’évolution des rapports Nord–Sud est-elle prise en compte ? Son approche du développement se traduit dans son discours et son action depuis ses origines ; nous expliquerons de quelle manière et nous donnerons un aperçu des potentielles conséquences de certains « projets » et « programmes », soutenus par ONE.

Comprendre notre unité d’analyse, les ONG, c’est aussi identifier et expliquer leurs représentations du développement. Le discours des agents du plaidoyer nous a permis de rendre compte de mandats multiples et d’expériences variées du terrain, qui ont construit une certaine expertise. Par ailleurs, la perception par ces ONG d’une réalité de terrain en constante évolution, la construction du droit international et les avancées de la recherche scientifique, les ont amenées à réinterroger leurs pratiques et à modeler leurs connaissances.La façon dont ces organisations se représentent le développement dans les pays du Sud, et les impacts climatiques sur la sécurité alimentaire, est à même de nous donner des clés pour interpréter et décrypter leur « programme » autonome.

PARTIE 4. Le plaidoyer comme instrument de « justice climatique » ou de régulation néo-libérale

ONE axe ses priorités de développement sur le secteur agricole, principal moteur de croissance économique, selon elle. Il s’agira d’interpréter la théorie implicite de son plaidoyer. L’étude de recommandations aux États du Sud et des modèles agricoles qu’elle défend, nous donnera des clés pour notre démonstration : ONE s’intègre et participe indirectement, mais activement, au système néo-libéral. La recherche scientifique converge vers un constat : les perturbations environnementales et les catastrophes naturelles entraînées par le dérèglement climatique contribuent à accroître l’insécurité alimentaire et nutritionnelle. Nous décrirons comment les représentations du climat, enjeu qui semble très secondaire chez ONE, se traduisent dans son action.

Divers éléments ont entraîné des ONG à se réunir en syndicat, la Coordination SUD, dont la forme a évolué au fil du temps. Des interactions ont élaboré un discours en commun et une action collective, au sein de la Commission Climat et Développement (CCD). Nous tenterons de décrypter la logique d’action collectivepermettant d’exercer une « diplomatie non gouvernementale ». Les enjeux de « faim » et de « climat », si cruciaux, ont poussé nos acteurs à intensifier leur initiative dans la perspective de la COP21 pour défendre la « justice climatique ». En cours d’année 2015, qu’était-il prévu sur la « sécurité alimentaire » dans les textes préparatoires du futur Accord international sur le climat ? A l’arrivée, les ONG sont-elles parvenues à faire entendre leurs demandes ? Ce plaidoyer transnational est-il purement contextuel, ou s’inscrit-il dans un changement organisationnel durable, plus efficient ? Nous chercherons des signaux pour dresser cette dernière hypothèse.

[1]ONE, site officiel, version France, menu principal « QUI SOMMES-NOUS ? », rubrique A propos.

Non daté. Consulté en novembre 2015. http://www.one.org/fr/infos/

[2]ONE, Ibid.

 

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